Noureddine Lakelak, architecte-développeur “L’acte de bâtir a perdu sa définition en Algérie”

Mr Lakelak NoureddineCe professionnel estime que “l’architecture et le bâtiment constituent cette vitrine à travers laquelle l’on perçoit la civilisation d’un pays”.

Depuis l’Indépendance à ce jour, l’État a toujours paré au plus pressé en matière de logement. À part quelques ouvrages laissés par le colonisateur, les responsables du secteur de l’habitat, qui se sont succédé, ont lancé des programmes avec des méthodes et techniques désuètes. Ce constat établi par l’architecte, Noureddine Lakelak, résume la situation qui prévaut dans le secteur. Le logement n’“allait” pas et… ne drainait forcément rien avec lui ! Pis, l’acte de bâtir a été, selon lui, vidé de sa substance, il a même perdu sa définition. “L’architecture et le bâtiment constituent cette vitrine à travers laquelle l’on perçoit la civilisation d’un pays”, rappelle M. Lakelak. Pour ce professionnel chevronné, l’habitat et l’urbanisme doivent former un assortiment d’œuvres d’art qui doivent être laissées aux générations futures. “Ce sont autant d’infrastructures qui doivent refléter notre savoir-faire et notre savoir-vivre”, estime cet architecte qui a d’ores et déjà fait ses preuves dans plusieurs régions du pays telles Chlef, Béjaïa, Tiaret, Alger… Il faut faire face à la demande à travers, souligne-t-il, des projets répondant aux diverses sollicitations de la société.
Cela passe, relève-t-il, par l’exécution de l’acte de bâtir de manière technique et artistique.
“Or, malheureusement, on est passé à côté de la plaque. On continue à construire des cités-dortoirs, foyers de tous les malheurs. À peine achevées, ces cités sont déjà dépassées par le temps”, constate M. Lakelak. La priorité, selon lui, est de réaliser des projets civilisationnels à même de rendre la société plus civilisée. Pour cela, il y a lieu d’édifier de nouvelles villes à partir de villages bien structurés avec l’apport de toute la société, notamment les maîtres d’ouvrage que sont les architectes.

L’habitat doit être un assortiment d’œuvres d’art…
Noureddine Lakelak avoue que les potentialités matérielles et les ressources humaines de qualité existent bel et bien en Algérie, il suffit seulement de libérer les initiatives. En un mot, il faut mettre les experts architectes dans des conditions idoines pour qu’ils puissent se consacrer exclusivement à la créativité.
Une fois l’État assure une telle offre, il peut de ce fait exiger de ces techniciens un produit de qualité et répondant aux normes internationales requises. “Il faut instruire et traduire cela par une volonté politique réelle”, affirme-t-il. Reprenant l’adage qui dit : “C’est avec de petits grains de sable qu’on construit les grands édifices”, ce bâtisseur de renommée nationale précise que les Algériens n’ont pas besoin de grosses entreprises pour construire leur pays. “Avec de petits artisans, maçons, plombiers et architectes… on peut édifier un joli pays”, reconnaît-il.
Dans sa conception des projets, il écarte tout recours à l’exploitation des terres agricoles. “Il faut mettre un terme à ce massacre en urgence !” dit-il. Par ailleurs, l’ingénieux architecte-développeur lance un appel à l’adresse de toutes les autorités pour la réhabilitation et la “dédensification” des anciennes villes qui, selon lui, ne répondent plus de nos jours aux besoins de la société.

Réhabiliter les anciennes villes et en faire une destination touristique
“Ces villes sont au bout de l’asphyxie”, déplore-t-il. L’urbanisme de ces villes et villages n’a pas été conçu, explique-t-il, pour accueillir un nombre aussi important d’habitants. “Il faut donc protéger ces anciennes villes, les vider de ses habitants et édifier de nouvelles villes satellitaires, modernes, attractives et bien organisées selon un urbanisme adéquat et en faire ensuite une véritable destination touristique”, suggère-t-il. Les infrastructures et autres équipements à adjoindre, ajoute-t-il, ne doivent pas être uniquement la boulangerie, la pharmacie et la superette… car les besoins de l’heure ce sont aussi les aires de stationnement, les parkings, la sécurité, les loisirs, le sport, les espaces verts, etc. Interrogé sur les partenariats que compte concrétiser l’Algérie avec les étrangers, M. Lakelak indique que notre pays a besoin de ces sociétés mais pas de leur main-d’œuvre. Grâce à ces entreprises étrangères, “nous pouvons créer des joint-ventures, bénéficier de leur savoir-faire, de leur technologie et former nos ouvriers”, précise-t-il.
À travers ces sociétés mixtes, des techniciens étrangers peuvent encadrer sur le terrain les artisans algériens.
Il cite comme exemple son partenariat avec un groupement de 5 entreprises espagnoles pour la réalisation d’un programme de 2 000 LSP (logement social participatif). “Des architectes et
ingénieurs viendront d’Espagne pour former notre main-d’œuvre et diriger nos chantiers. Ce qui va réhabiliter les corps de métier tels que les maçons, les carreleurs, les plombiers, les électriciens… qui commencent à disparaître à cause d’une absence criante de formation”, déclare-t-il.

Le partenariat : une solution opportune
Or, précise-t-il, si dans chaque commune on dénombre 50 artisans, sur 1?000 APC on peut dégager 50 000 artisans. Et si chaque artisan réalise 10 logements/an, on peut concrétiser un total de 500 000 unités/an. Si chaque chantier emploie 20 personnes, près d’un million de postes d’emploi/an seront ainsi créés.
“Ce qui est considérable !” commente-t-il. Dans le village touristique, Capritour, à Béjaïa, ce promoteur a mobilisé près de 700 artisans et créé 6 000 emplois. Cela étant, beaucoup de paramètres plaident pour la réussite de ce type de partenariat, d’autant plus que les opérateurs étrangers sont actuellement en crise et par conséquent, ils ont besoin de s’expatrier. “L’Algérie doit saisir cette opportunité”, remarque-t-il.
M. Lakelak demeure partisan de la diversification de l’offre du logement. Il est contre toute idée de réalisation de programme type de logements. Autrement dit, les logements doivent être conçus, d’après lui, selon les spécificités de la région où ils sont construits. Il encourage l’utilisation minimale du sol et favorise la construction en verticale. “La pseudo norme de 100 logements/hectare (ha) est révolue. On ne doit pas construire plus de 30% de l’ha. Pour un ha, on doit réaliser 300 à 400 logements, le reste de la superficie doit être réservé aux terrains de foot, aires de jeux, des jardins, des salles des fêtes… Les parkings doivent être édifiés en sous-sol”, conclut-il.

Par : Badreddine KHRIS
Liberté - Dimanche 16 Décembre 2012
Publicités